La Route du rock été 2011 : Sea, Ex and Suuns


Jamais les derniers, surtout lorsqu’il s’agit de boire de la bière à l’œil aux bars Vip des festivals de France et de Navarre, la rédaction du Haut Parleur avait dépêché un émissaire à la Route du Rock. Retour sur un week-end indé intense et humide.

VENDREDI 12 AOÛT, JOUR 1
18h27, Fort de Saint-Père. Je récupère mon accréditation pour les 3 jours du festival et checke ma tronche sur le pass. Malgré une photo un peu moins dégueu transmise par mail, cette année encore je vais me taper la loose : les vigiles vont me regarder de travers avec ma tête de déterré où je parais défoncé aux acides.
    Le premier concert est prévu à 19h00 et je sens l’angoisse monter quand Anika arrive sur scène, comme un flashback de 20 ans sans prévenir. Même prénom, même blondeur germanique, même physique à la fois classe et juvénile que ma corres’ teutonne de quatrième. Dans le bus qui nous menait en excursion à Sarrebourg, j’avais beaucoup transpiré avant de prendre une claque. Rien de tout ça ce soir, cette Anika-là, pourtant bien servie par un backing-band de luxe (qu’on retrouve habituellement aux côtés de Geoff Barrow dans son side-project de krautrock modernisé, Beak>) me laisse indifférent et chante faux d’une voix monocorde, réussissant quand même à me faire tenir jusqu’au bout du SET avec une reprise bien sentie du In The City des Chromatics.
    De mon adolescence acnéique et pas toujours facile avec le sexe opposé (arghh !!), il en encore question avec Sebadoh. Bakesale (1994), mes 15 ans, mes chemises à carreaux et Lou Barlow, mon idole. Comment paraître cool aux yeux des filles malgré un physique quelconque, des lunettes, et une absence totale de look ? Ma réponse était Lou Barlow à l’époque. Sur la scène du Fort, rien n’a vraiment changé, si ce n’est 30 kilos en plus sur la balance pour un Lou toujours aussi inspiré. Sur le fil entre power pop hystérique et folk lo-fi crépusculaire, Sebadoh régale les 30-40 ans agglutinés aux premiers rangs, qui y restent, vieux pervers, pour le concert suivant.
La Route du rock été 2011 : Sea, Ex and Suuns

  
Outre les vieux beaux des premiers rangs, Electrelane partage ce soir avec Sebadoh un  évènement : leur reformation. Séparées en 2007, les demoiselles de Brighton reviennent au Fort sans nouvel album, sans opération de com’, sans tournée mondiale de stades mais avec une réelle envie d’en découdre. Le désir de jouer transpire, chaque intro est acclamée par un public visiblement content de les retrouver, et de On Parade au Smalltown Boy des Bronski Beat repris aux accents neworderesques, le vacarme que ces quatre-là réussissent à produire est colossal, et l’on se noie bientôt dans leurs textures célestes et envoûtantes.
    Ce ne sont pas les riffs tumultueux de Mogwai qui nous feront redescendre sur terre. Eux nous offrent un aller direct pour les étoiles avec leur science habituelle du vacarme. Les limites se brouillent entre longs motifs ascensionnels et décharges soniques surpuissantes : tout est là pour prolonger l’ivresse déclenchée par Electrelane. Attaquant sec avec le morceau qui ouvre leur dernier album (White Noise), les Ecossais ne relâcheront jamais la tension mise en place d’entrée. Rarement le post-rock n’aura semblé aussi séduisant.


L’arrivée de Suuns n’apporte ni l’air frais escompté, après ces incursions claustrophobes, ni le feu sacré capable de ragaillardir une foule fascinée ou endormie, c’est selon. Nos chouchous de la dernière session hivernale de la Route du Rock sont cette fois à la peine et tiennent difficilement la comparaison avec leurs prédécesseurs sur la scène du Fort. On avait assisté à une secousse tellurique en février, la réplique aoutienne est de moindre amplitude et peine à secouer ne serait-ce que mes jambes, pas plus que les incantations électroniques d’Aphex Twin. Ses bleeps seront suffisamment peu stimulants - malgré un effort visuel certain (3 écrans géants, du morphing sur les visages des festivaliers en direct...) – pour me renvoyer fissa dans mes pénates.
   

SAMEDI 13 AOÛT, JOUR 2
   19h10, Salle de Conférences de Presse. « Je ne vivais que pour deux choses : sauter les plus belles gonzesses et me shooter. » La philosophie de vie de Little Richard aura donc fait long feu. Si l’on en attendait pas moins des mormons de Low, initialement programmés le dimanche au Palais du Grand Large mais finalement attendus au Fort dans quelques heures en raison d’un repos dominical contraint (« Dieu bénit le septième jour, et il le sanctifia, parce qu'en ce jour il se reposa de toute son œuvre qu'il avait créée en la faisant.» Genèse 2.3), si Cults est en retard de dix minutes à une conférence de presse très attendue par de nombreux journalistes avec lunettes à grosses montures venus constater en vrai la plastique de Madeline Follin (aucun lien avec Sébastien), c’est moins à cause des putes et de la coke, que parce qu’ils viennent de se faire étriller par l’équipe de la Blogothèque dans une parodie de match de babyfoot. Décevant.
La Route du rock été 2011 : Sea, Ex and Suuns

  Minuit, mon calbar est humide. L’émoi suscité par l’enchaînement de trois concerts de haute volée n’y est pas pour grand chose - ni l’incontinence d’ailleurs. Pourtant échaudé par une édition 2010 déjà marquée par les trombes d’eau, je pensais pourtant avoir prévu de quoi faire face aux intempéries (imper, bottes, masque et tuba) – et à voir le nombre de bottes en caoutchouc qui piétinent dans la boue du Fort, je n’étais pas le seul – mais rien n’y fait. Lancinante et obstinée, l’eau tombe, partout. Sur les festivaliers, sur le stand galettes-saucisses et sur la buvette où semble se relancer cette vieille antienne « -Elle est pas un peu coupée à l’eau, la bière, dans les festivals ? » Chai pas mais ce soir, il pleut tellement fort que j’ai du mal à écluser mon demi.
    Côté scène, ça régale donc. Le slowcore de Low se trouve un accord parfait avec le déluge ambiant et on se surprend, encore une fois, à se jeter à corps perdu dans la grisaille monochrome du dernier album (Nothing But Heart, Nightingale, Especially Me) à peine troublée par une accalmie accidentelle qui suspend le temps (Sunflower, ce titre) et parvient à faire oublier les conditions dantesques. Une gageure.


    Le Fort prend désormais des allures de champ de bataille, ça patauge, ça glisse et on prend des gamelles, comme Cults un peu plus tôt dans la soirée, clairement plus à l’aise sur scène qu’au baby. Performance honnête du duo originaire de San Diego, qui incarne quand même moins bien son amour immodéré pour les Shangri-Las et la Motown ici, que sur disque. Madeline minaude, Brian joue les gros bras, mais on reste un peu sur notre faim avec leur SET qui dure à peine une demi-heure.
    Il pleut depuis maintenant 5 heures non stop sur le Fort mais c’est en habitué des prestations malouines arrosées que débarque Blonde Redhead (qui avait dû écourter leur dernière prestation au Fort, la faute à une météo décidément capricieuse). Si depuis 2004 les albums de Kazu Makino et des jumeaux Pace semblent avoir définitivement troqué leurs fulgurances noisy romantiques contre une musique au spleen vaporeux, au tempo ralenti, les new yorkais continuent de faire chavirer les cœurs et de livrer des concerts haletants. La preuve à nouveau ce soir avec une prestation qui débarque en tête de mon top 3, pas très loin devant Low.
    Viendra, viendra pas...Le temps de faire place sur scène au matos des Kills et le fan indé semble se métamorphoser en lecteur assidu de la rubrique matrimoniale de Voici. Non, Kate Moss n’est pas là ce soir donc (pour quoi d’ailleurs, pour admirer son cher et tendre jouer devant un parterre de festivaliers déguisés en ostréiculteurs bretons ?) et ne rate pas, en plus, le meilleur concert malouin des Kills.
A cette heure tardive, les jambes des festivaliers sont en compote et les oreilles commencent à bourdonner. On lutte un peu avant que Battles ne déglingue la forteresse une bonne fois pour toutes. Sur le chemin vers la voiture, on se prend à rêver : « Tiens, on dirait que la pluie s’est arrêtée de tomber. »
   

DIMANCHE 14 AOÛT, JOUR 3
La Route du rock été 2011 : Sea, Ex and Suuns

16h08, Plage du Sillon. Avec le recul d’une nuit de samedi à dimanche passée dans leur tente à écoper et à essayer de sauver leur matos – ils laisseront quand même en rade, dans l’affaire, leur boîte à rythmes électronique – c’est Frànçois & The Atlas Mountains qui parvient le mieux à résumer le sentiment de la veille et entame la journée sous les meilleurs auspices. « Je suis de l’eau, Je suis de l’eau, Je suis de l’eau » (extrait, sans blague, du dénommé Plaine Inondable). Dans un délire arty un brin cérébral pour des festivaliers à peine réveillés ou pas encore couchés, les Maricharentais réussissent le pari de faire dodeliner dans un même élan insouciant plagistes du dimanche et courageux encore un peu à côté de leurs pompes (pleines de boue) avec leurs comptines pop à l’orchestration aussi foisonnante que mesurée.
Le retour au Fort s’avère un peu plus compliqué que les autres jours, même si l’organisation des navettes est clairement meilleure que l’an passé. Je loupe une bonne partie du concert des new-yorkais d’Here We Go Magic et semble m’en foutre complètement.
Pas plus de réussite avec Okkervil River. Le groupe de Will Sheff (non, pas l’écrivain anglais) confond assez vite bruyant et brouillon, mélange ensuite les deux et nous refourgue un concert qui devient assez vite aussi digeste qu’une galette-saucisse accompagnée de frites mayo. Ça me donne des idées et je file me restaurer.
Et bientôt je regrette de n’en avoir pas pris double ration. Assurément un beau projet sur le papier, le groupe formé de Faris Badwan (aux antipodes du post-punk de The Horrors) et de Rachel Zeffira, censé aspirer à des sommets célestes faits d’orchestration symphonique et de chœurs féminins s’est perdu en route. Pas plus ici de chœurs célestes que d’orchestration chiadée. Le premier concert de Cat’s Eyes avait eu lieu sous la voûte sacrée de l’église Saint-Pierre, au Vatican. Comme une sorte de vérité qui ne trompe pas, le ventre de mon voisin crie famine. J’aurai moi aussi préféré assister à une multiplication des pains.


Cette même vérité est enfin distillée trois quarts d’heure plus tard, quand Fleet Foxes débarque sur scène avec sa barbe et ses guitares. Robin Pecknold et ses acolytes feignent la sérénité avant d’attaquer la foule de front. Harmonies vocales belles à pleurer, arrangements amples et maîtrisés, le concert des gars de Seattle naviguent entre perfectionnisme et spontanéité et ravit une foule visiblement venue pour eux. Des sommets de béatitude qui contrastent avec les singeries éprouvantes de Crocodiles.
Leur performance assez insupportable, comme une parodie de rock’n’roll (avec poses de star et cris en sus), épuise les dernières forces nécessaires pour continuer quelques heures en plus.
Le festival se clôt sous les déchainements électroniques de Mondkopf et fermera aux aurores, emportant avec lui toilettes Algeco, tranchées boueuses, et concerts diaboliques...jusqu’à l’an prochain.
Cyrille Taillandier.

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