American Rock Trip

#38 NEWARK AIRPORT [23 avril 2011]... Terminus

« Cocteau used to say that at night, statues escape from museums and go walking in the streets. During my peregrinations in the Paris Metro, I sometimes had such unusual encounters. Models of famous painters were still among us, and I was lucky enough to have them sitting in front of me. » Chris Marker

 

56ème et dernier jour aux Etats-Unis… Je profite des quelques heures qui me restent à New York pour faire le tour des galeries. Les deux espaces de la Peter Blum Gallery, dans les quartiers de Soho et de Chelsea, présentent des photos de l’artiste français Chris Marker. Son exposition « Passengers » (qui sera présentée cet été aux Rencontres d’Arles) réunit deux cent clichés pris dans le métro parisien entre 2008 et 2010. Des passagers saisis sur le vif comme autant d’évocations, plus ou moins directes, de chefs d’œuvre, plus ou moins célèbres. Sur quatre de ses photos (« A Subway Quartet »), Chris Marker rend visible son modus operandi en intégrant brut de décoffrage le détail d’une peinture ; l’exemple ci-dessus représente La Jeune orpheline au cimetière de Delacroix (conservée au Louvre). Je prends ça comme une transition en douceur vers mon retour à la vie parisienne.

 

Entre Seattle et New York City, j’ai :

- séjourné dans 12 Etats (Washington, Californie, Nevada, Arizona, Texas, Louisiane, Mississippi, Tennessee, Illinois, Wisconsin, Michigan, New York) ;

- parcouru au moins 12 500 km (5 090 en avion, 6 740 en voiture et 670 en bus Greyhound) ;

- visité un nombre déraisonnable de musées, de centres d’art, de galeries, de salles de concerts, de lieux de naissance et d’endroits non identifiés ;

- rencontré plus d’une centaine de personnes passionnantes, enthousiastes et chaleureuses (merci à elles) ;

- emmagasiné de quoi écrire le livre sur les musées du rock, du blues, de la country music, à l’origine de cet « American Rock Trip »…

Rédigé par Stephane Malfettes le Jeudi 28 Avril 2011 à 12:10 | Commentaires (0)
#37 BROOKLYN [22 avril 2011]... Cherry blossom



Les cerisiers sont en fleurs autour du Brooklyn Museum. J’ère dans les galeries du cinquième étage dédiées aux « Amercian Identities », de la période coloniale à nos jours. Je trouve le moyen de m’assoupir dans l’une des « seating areas » (zones banquettes) du parcours. Mon périple touche à sa fin ; l’énergie me manque pour louer une énième voiture et faire plusieurs heures de route pour aller à Woodstock visiter le musée qui célèbre la mémoire du rassemblement emblématique de la culture flower power (organisé du 15 au 18 août 1969). Je reste à New York où il y a suffisamment à faire.


Depuis trois ans, le MoMA organise une série d’expositions intitulée « Looking at Music » qui raconte l’histoire new yorkaise des interactions entre arts visuels et musique. En 2008, le premier volet s’intéressait aux années 1960 et aux pionniers du multimédia (Nam June Paik, Steve Reich, Yoko Ono, Laurie Anderson…). En réunissant des documents et des œuvres sur Richard Hell, les Ramones, Patti Smith, Suicide, Sonic Youth, Television, Talking Heads… le second volet de « Lookink at Music » jetait son dévolu sur la scène punk et no-wave de la fin des années 1970 et du début des années 1980. Le troisième volet actuellement présenté prend le virage hip hop du milieu des années 1980 avec les Beastie Boys, Run DMC…  Toujours au MoMA, un étage au-dessus, une autre exposition présente les guitares cubistes que Picasso a bricolées avec du carton, du papier, de la ficelle. Un peu plus loin, en allant vers Central Park, l’autre grand musée de la ville, le Metropolitan Museumof Art, se met lui aussi à la guitare. L’exposition « Guitar Heroes: Legendary Craftsmen from Italy to New York » réunit une cinquantaine d’instruments de luthiers issus de l’immigration italienne: John D’Angelico, James D’Aquisto, John Monteleone… Pour moi, c’est juste l’overdose de guitares sous vitrines.

Rédigé par Stephane Malfettes le Mercredi 27 Avril 2011 à 11:53 | Commentaires (0)
#36 MANHATTAN [19-21 avril 2011]... Petit-dej chez Nick Tosches

« J’écoute toujours les mêmes vieux trucs. Je ne connais strictement rien à la musique d’aujourd’hui… à part Lady Gaga. » Nick Tosches

 

Mon dernier séjour à New York, je m’en souviens comme si c’était hier, j’étais arrivé le soir de l’élection d’Obama, dans une ambiance de victoire de coupe du monde. Obama n’y est pas pour grand-chose, mais la ville s’est beaucoup transformée depuis, surtout dans le quartier de mon hôtel : Meat Packing District. De l’emballage de viande, il n’en est presque plus question : les halles ont été récemment reconverties en temple de l’« organic food » avec expo photos de rock stars aux murs (Chelsea Market) et des enseignes comme Stella McCartney ou Martin Margiella ont colonisé les rez-de-chaussée de buildings dont les étages sentent le loft à plein nez. Un être humain déguisé en nounours rose fait du hula-hoop dans la vitrine d’un magasin Marc Jacobs. Les New Yorkais ont vraiment le chic pour inventer des jobs débiles : peluche vivante dans une boutique de luxe, promeneur de chiens à Central Park, femme à moitié nue au comptoir d’accueil des bars d’hôtels hors de prix… The Jane Hotel ne mange pas de ce pain-là, préférant l’élégance d’antan avec un sens bien à lui de la démocratisation du confort. Un modèle de chambre-cabine est en effet accessible à 100 dollars/nuit. Imbattable, d’autant qu’il s’agit davantage d’une cabine stylée de voilier qu’une couchette de cargo philippin. Il faut juste être partant pour le concept moussaillon.

 

Le lendemain je pars à la rencontre de quelqu’un qui fait l’objet de mon admiration depuis… disons… depuis que j’ai découvert que le rock pouvait être encore plus passionnant en lisant des choses fondamentales écrites à son sujet. Nick Tosches fait partie de mon top 3 avec Philippe Garnier et Chuck Klosterman. L’auteur de Dino : la belle vie dans l’industrie du rêve, Hellfire, Héros oubliés du rock’n’roll, La Religion des ratés m’a donné rendez-vous chez lui à 10h du matin, seul moment diurne ou nocturne pendant lequel il décroche du roman qu’il est en train de finir d’écrire. Le dernier mail qu’il m’envoie me prévient qu’il n’a pas dormi depuis trois jours. Pas besoin de me dire un truc pareil pour que je sois au fond de mes petits souliers.

 

Nick Tosches n’est effectivement pas frais comme un gardon mais impeccablement peigné, comme sur les photos qu’on connait de lui. Dans son salon, il a des canapés à motif peau de panthère, genre j’ai atteint ce niveau de classe qui permet – voire exige – ces petites fantaisies qu’on ne tolèrerait chez personne d’autre, comme Bowie dans son costar trois pièces avec des socquettes de tennis. Je me dis ce genre de choses pour m’aider à me détendre pendant que Nick prépare du café, à côté dans la cuisine. Après, c’est comme d’habitude quand tout se déroule comme sur des roulettes, ça passe à cent à l’heure. On parle de musique en général et de Jerry Lee Lewis en particulier, de ses premiers articles pour le magazine Creem, de musées du rock, de New York comme musée, de la mort et des musées, de la mort tout court (qui semble planer sur son roman en cours). Pour faire mon malin avant de partir, je cite une phrase d’un spectacle de Christoph Marthaler qui fait mouche : « les vivants sont des morts en vacances. »

Rédigé par Stephane Malfettes le Lundi 25 Avril 2011 à 13:17 | Commentaires (0)
#35 CLEVELAND [18 avril 2011]... Le Louvre du Rock and Roll

« I didn’t know a thing about rock and roll. We heard a lot of music, and I finally got it: rock and roll is about energy. » I.M. Pei

 

Quelques mois avant l’inauguration de la pyramide du Louvre dont il est l’architecte, I.M. Pei se voit proposer par la Rock and Roll of Fame Foundation la tâche de dessiner le musée le plus important dédié au rock, à ses influences et à ses multiples ramifications. Le lieu retenu pour accueillir ce projet pharaonique est Cleveland, ville de l’Ohio où le disc-jokey Alan Freed a popularisé en 1951 la terminologie « Rock and Roll ». De l’aveu même de l’architecte (cf. citation en exergue), lui n’a pas été choisi sur des critères musicaux. Le Rock and Roll of Fame and Museum ouvre ses portes en septembre 1995 et, oh surprise, le bâtiment principal est une pyramide en verre dédoublée (photo ci-dessus) ! Cette homothétie est absolument fascinante, non ? En tout cas, moi, je ne me lasse pas d’être subjugué.

 

Plus de quinze ans après son ouverture, le Rock Hall tient toujours son rang et ses promesses. La collection d’objets est vertigineuse et présentée de façon plutôt raisonnée avec des textes bien tournés qui font confiance à la sagacité du visiteur. Ça commence en toute simplicité par le commencement : les « early influences » et les « roots of rock’n’roll » autour d’une brochette de personnalités triées sur le volet, de Robert Johnson à Wanda Jackson en passant par Les Paul, Nat « King » Cole et son tube « Mona Lisa » (décidément !), Bessie Smith, Woody Guthrie, Billie Holiday and many more… On arrive à Elvis et après ça se complexifie en douceur : à l’image de l’évolution du rock, le parcours se démultiplie. On navigue librement entre des vitrines consacrées aux villes du rock (Memphis, Detroit, Londres-Liverpool, San Francisco, Los Angeles, Seattle), aux légendes du rock (section la plus fourre-tout) et à certains genres (Hip Hop, Soul, Heavy Metal). Comment ne pas être conquis par un musée qui expose une basse de Cliff Burton (bassiste mythique des premières années de Metallica, décédé en 1986) ? A d’autres étages du bâtiment, on trouve des séquences d’approfondissement sur les « architectes du rock » (Les Paul, Alan Freed, Sam Phillips), sur l’évolution des technologies (d’Edison à l’iPod), sur l’histoire du magazine Rolling Stone, sur les vidéo-clips, les chansons qui ont façonné la production musicale dominante, etc.



A l’issue de ma visite, je m’entretiens longuement avec Howard Kramer, curatorial director au Rock Hall. Je lui fais part de mon enthousiasme mais je le titille aussi sur certains points : l’approche hyper mainstream du rock, la positive attitude qui est véhiculée (no sex, no drugs, no sujets qui fâchent), la vision très musico-centrée (pas de références aux contextes historiques, sociaux, artistiques), le point de vue très américano-américain, l’absence d’interactivité avec le visiteur… Howard a réponse à tout de façon convaincante : le Rock Hall a défini une ligne et il s’y tient et ça marche (le musée attire chaque année près de 500 000 visiteurs). Quand je lui demande si cette ligne peut évoluer en fonction des autres musées dédiés au rock qui ont ouvert ces dernières années, il me répond : « Pourquoi pas mais la réalité, qu’on le veuille ou non, c’est qu’on est ici dans le premier musée du rock, le plus gros et certainement le meilleur ». Comme c’est troublant, j’ai l’impression d’entendre quelqu’un qui travaille au Louvre !

Rédigé par Stephane Malfettes le Dimanche 24 Avril 2011 à 13:35 | Commentaires (0)
#34 TOLEDO > MILAN, OHIO [17 avril 2011]... Le rire de Rembrandt, les polygones excentriques de Frank Stella, la transparence de Sanaa, le génie d’Edison et le rock mutant de Pere Ubu


« Hell, there are no rules here – we’re trying to accomplish something. » Thomas Alva Edisson

Plus qu’un grand inventeur, Thomas A. Edison (1847-1931) fut l’un des pères fondateurs des Etats-Unis. En découvrant le phonographe en 1877, puis en assurant lui-même sa commercialisation, il a posé les fondations de la culture de masse qui a tant façonné l’identité américaine. C’est pourquoi mon « American Rock Trip » passe par Milan, charmante bourgade de l’Ohio, qui a vu naître l’inventeur du phonographe, mais aussi du kinétographe (proto-cinéma), de la pile alcaline, de l’ampoule électrique et des poupées qui parlent toute seules. Motivation supplémentaire pour aller à Milan, le président du Thomas Edison Birthplace Museum est musicien dans un groupe mythique de la scène rock alternative américaine : arrière-arrière-petit-neveu d’Edison, Robert Wheeler joue du synthétiseur et du Theremin dans Pere Ubu. La photo ci-dessous le montre posant avec le Grammy Awards décerné à Edison en 2010 : « Quand je suis   allé chercher ce truc sur scène, j’ai dû faire un discours devant des mecs comme Quincy Jones. Je parlais et je voyais Quincy Jones en train de m’écouter bien sagement au premier rang. Quincy Jones ! Tu y crois ça ? Quincy Jones ! » me dit-il en prenant la pose. C’est en la compagnie de Robert que j’ai fait le tour du propriétaire et appris plein de choses, à la fois sur Thomas Edison et sur David Thomas, leader et expérimentateur en chef de Pere Ubu.

Avant d’arriver à Milan, je me suis arrêté à Toledo pour voir de près le Glass Pavillon, l’une des réalisations sur le territoire américain de l’agence japonaise Sanaa (Kazuyo Sejima + Ryue Nishizawa). Pour info, c’est Sanaa qui conçoit actuellement le bâtiment du Louvre-Lens dont l’ouverture est prévue à la fin de l’année 2012. Leur architecture est quasi-aquatique : on se sent comme un poisson dans l’eau entre les enchevêtrements de membranes de verre qui constituent les parois de ce lieu sur un seul niveau (photo ci-dessous). J’en ai également profité pour faire un passage éclair au Toledo Museum of Art où, en ce moment, c’est la fête de l’œil avec une expo lumineuse de Frank Stella « Eccentric Polygons » (photo ci-dessous). Pour couronner le tout, je suis tombé en arrêt devant le « Rembrandt Laughing » qui a jailli au détour d’une cimaise de façon aussi spontanée et imprévisible que le rire de l’artiste.

Rédigé par Stephane Malfettes le Samedi 23 Avril 2011 à 06:32 | Commentaires (0)
#33 DETROIT [15-16 avril 2011]... Welcome to the Twilight Zone


« You gotta lose your mind in Detroit Rock City. »
KISS, « Detroit Rock City » (album Destroyer, 1976)

Choisir Detroit comme destination touristique offre un avantage : il n’y pas d’autres touristes. La contrepartie, c’est que dans certaines rues il n’y a pas d’habitant non plus. Detroit permet au moins aux amateurs de science fiction de faire une expérience qui leur rappellera un épisode de la série Twilight Zone (La Quatrième Dimension) : celui dans lequel un type se retrouve le seul être humain sur Terre. Des quartiers entiers semblent à l’abandon. Les maisons individuelles partent en sucettes. Les buildings se décomposent. Les rares zones d’activité sont trouées de terrains vagues engrillagés. Les photos spectaculaires d’Yves Marchand et Romain Meffre, publiées dans leur livre Ruins of Detroit (Steidl, 2010), sont d’une fidélité naturaliste à ce qu’est devenue Motor City. Au 20e siècle, Detroit a été la capitale mondiale de l’automobile ; Henry Ford y a modélisé le travail à la chaîne et la production de masse. La ville a alors connu une expansion économique et urbaine aussi foudroyante que la dégringolade de ces dernières années. Au détour d’une rue, je me prends les pieds dans des centaines de chaussures dépareillées (photo ci-dessus). Grand moment de solitude, stupeur et tremblements. Ouf, c’est l’installation d’un artiste commandée par le centre d’art contemporain de Detroit (Street Folk de Tyree Guyton). 

Désindustrialisation, dépression financière, désintégration du tissu social, désillusions existentielles : c’est dans ce contexte qu’ont surgi des personnalités et des courants musicaux qui ont redéfini les contours de ce qu’on écoute aujourd’hui. 
- Fin des 60’s : MC5 et les Stooges bousillent tout sur leur passage et ouvrent un boulevard au mouvement punk.
- Au milieu des 80’s : Derrick May, Juan Atkins et Kevin Saunderson inventent la techno. « Notre musique est comme Detroit, une aberration totale. Comme si George Clinton et Kraftwerk étaient coincés dans un ascenseur avec une boîte à rythme pour seule compagnie », peut-on lire dans les notes de pochette de la compilation fondatrice Techno! The New Dance Sound of Detroit (1988).
- Fin des 90’s : un blanc bec qui en a bien bavé est repéré par le producteur de rap Dr Dre et devient Eminem, avatar génial de la culture white trash américaine.

L’histoire musicale de Detroit réunirait de quoi ouvrir un musée sur plusieurs étages avec reconstitution de la caravane merdique où Iggy Pop a passé son enfance, projection de vidéo-clips des White Stripes (eux aussi de Detroit), exposition des tenues de scène d’Aretha Franklin (qui elle aussi a grandi à Detroit), une guitare de Bill Haley (lui aussi originaire de Detroit)... Mais l’heure n’est pas à ce genre de choses. D’ailleurs, il existe déjà un musée musical à Detroit, lequel est consacré aux années de prospérité, d’insouciance et de joie de vivre de la ville : les années Motown (contraction de « Motor Town »), compagnie de disques créée à la fin des années 50 par Berry Gordy. Redoutable homme d’affaires, ce dernier s’est imposé comme l’un des plus efficaces « développeurs de talents » de l’histoire de l’industrie musicale. Le musée aujourd’hui installé dans les premiers bureaux et studios de la machine à tubes de soul music met en avant la notion d’« artist personal management » élaborée par Berry Gordy. Diana Ross and the Supremes, The Temptations, Marvin Gaye, Stevie Wonder, Michael Jackson & the Jackson Five font partie des artistes lancés par Motown ou l'une de ses filiales. La visite du Motown Museum se termine dans le « Studio A », là où tous les artistes précités sont venus enregistrer. Le guide révèle alors ses talents d’entertainer en reconstituant des séances d’enregistrement avec des visiteurs sensés interpréter leur vedette préférée du catalogue Motown. Ça y est, j’ai trouvé l’endroit le plus vivant de Detroit, il s’agit d’un studio d’enregistrement reconverti en musée.

Rédigé par Stephane Malfettes le Vendredi 22 Avril 2011 à 06:19 | Commentaires (0)
#32 MILWAUKEE [14 avril 2011]... Dans quel état ?
 

« I hate flowers. I paint them because they’re cheaper than models and they don’t move. » Georgia O’Keeffe

Pour quitter Chicago et continuer ma route vers d’autres villes du Northeastern, je passe à nouveau par la case location de voiture. L’employé de la société Dollar qui me remet les clefs du véhicule me demande où en sont les bombardements en Lybie, comme si je venais juste d’y effectuer un raide. Sa consternation est patente quand je lui réponds qu’il en sait sûrement plus que moi. Il me parle alors d’un autre sujet qui le préoccupe : tous ces oiseaux qui finissent leur vie fracassés contre une vitre de gratte-ciel. On a le même problème en France ?

Une fois au volant, je pars à l’opposé de mon itinéraire prévisionnel. Une rallonge de quelques heures de route pour aller voir Milwaukee, Wisconsin.

AVANT (= pourquoi Milwaukee, en 4 points)
1) Tout le monde vante les mérites de l’extension du Milwaukee Art Museum réalisée par l’architecte-artiste-ingénieur espagnol Santiago Calatrava.
2) L’exposition en cours est consacrée à Frank Lloyd Right : « Organic Architecture for the 21st Century ».
3) La collection du musée possède une vingtaine de peintures de Georgia O’Keeffe, artiste originaire du Wisconsin (je croyais qu’elle était du Nouveau Mexique).
4) Les kilomètres appellent les kilomètres : je suis soudainement pris de l’envie d’ajouter le Wisconsin à la liste des Etats traversés par mon American Rock Trip.

APRÈS (= bilan succinct de l’opération, point par point)
1) Au premier coup d’œil, le bâtiment construit sur les bords du lac Michigan donne l’impression d’abriter une thalasso plus qu’un musée de beaux-arts. C’est à l’intérieur qu’on comprend mieux l’engouement qu’il suscite. Le hall d’accueil et les cheminements qui conduisent à l’édifice d’origine sont littéralement phénoménaux (photo ci-dessous). Comme ces femmes (et ces hommes) livrés à la crise de la quarantaine (voire de la trentaine ou de la vingtaine), les musées s’offrent leur opération de chirurgie esthétique en commandant une extension à un architecte de renommée internationale. Ce processus s’inscrit souvent dans une stratégie d’accession au statut de « world-class institution ».
2) En soixante-dix ans de carrière, je ne crois pas que Frank Lloyd Right ait réalisé des extensions de musées, mais l’exposition que lui consacre le Milwaukee Art Museum montre de magnifiques dessins des trois différentes étapes qu’a connues Taliesnin, son lieu de vie et atelier de travail à Spring Green, Wisconsin.

3) La salle Georgia O’Keeffe réunit quant à elle quelques petits formats de l’artiste qui offrent un bel aperçu de son obsession pour les couleurs des fleurs, des nuages, des crânes d’animaux dans les paysages désertiques... Un peu plus loin dans le musée, on passe de la peinture expressionniste allemande à une collection de « folk and self-taught art » (art populaire et art brut), à des objets de l’antiquité et des œuvres d’art haïtien. Les collections des musées américains ne doutent de rien ; leur ambition universaliste en est presque touchante. Je dis ça sans aucune ironie car j’aime beaucoup les rapprochements plus ou moins fortuits qui résultent de cette absence totale de hiérarchie entre des univers culturels très éloignés. Au-delà des points forts et des spécialités que chaque musée fait valoir, leur collection partagent plusieurs points communs : tous ont leurs impressionnistes, tous ont au moins un Anselm Kiefer et tous ont au moins une œuvre où il est question de rock. Dans cette dernière catégorie, il s’agit à Milwaukee de The Shirelles (1965), peinture de Robert Stanley (photo ci-dessus).

4) Wisconsin, Illinois, Indiana, Michigan : pour atteindre ma prochaine étape, il me faut passer par quatre Etats dans la même journée, avec changement de fuseau horaire en bonus. Je roule d’une traite en écoutant en boucle « Dayvan Cowboy » de Boards Of Canada. Les routes à deux voies du Michigan, me font slalomer entre les lacs et les ratons-laveurs fauchés sur le bas-côté. J’arrive à Detroit dans un état second.

Rédigé par Stephane Malfettes le Mardi 19 Avril 2011 à 05:20 | Commentaires (0)
#31 CHICAGO [11-13 avril 2011]... Béatitude organique

« Loving Chicago is like loving a woman with a broken nose. » Nelson Algren

Depuis ma plus tendre enfance, l’huître est mon animal préféré. Désolé pour cette entrée en matière autobiographique, mais c’est pour vous faire partager l’instant de béatitude organique que j’ai vécu au MCA, Musée d’Art Contemporain de Chicago (photo ci-dessus). Ce coquillage à taille humaine, avec doux clapotis des vagues en stéréophonie, est une installation de l’artiste new-yorkais Vito Acconci, lequel s’est longtemps intéressé à son propre corps à travers diverses performances, avant de s’occuper de celui des autres en concevant des espaces à investir. « Without You I’m Nothing » : avec un titre piqué au répertoire du groupe Placebo, l’exposition réunit des œuvres qui, à l’instar de Convertible Clam Shelter (1990), ne peuvent pas se passer du spectateur. Je finis quand même par sortir de ma coquille pour répondre à l’appel des rues de Chicago.

Métro aérien, bus, vélo, bateau… tous les moyens de transport sont bons à prendre pour profiter de la ville, de ses bâtiments et de ses œuvres dispersées dans l’espace public : Picasso, Calder, Kapoor… Je visite la classieuse extension conçue par Renzo Piano pour l’Art Institute of Chicago, qui n’existait pas la dernière fois que je suis venu. Pour moi, la mascotte du « Loop » (centre-ville) restera toujours le Federal Center (1959-64), réalisation la plus percutante de Ludwig Mies van der Rohe à Chicago. Selon sa propre boutade, il avait « renoncé à inventer une nouvelle architecture tous les lundis matin » pour mieux préciser ses lignes de forces, résolument « less is more ». Cet ensemble est composé de deux gratte-ciel et d’un bâtiment de plain-pied (un bureau de poste) qui ouvre un large volume de vide au-dessus de lui.

Au niveau musical, Chicago s’est distingué sur une ligne aventureuse : du free jazz de l’Art Ensemble of Chicago au post-rock de Tortoise. Rappelons aussi que c’est dans un club-entrepôt de la ville, le « Warehouse », que la house music a émis ses premières pulsations au début des années 1980. Mais l’impact majeur de Chicago sur l’évolution des musiques populaires du 20e siècle, il vient du blues ; lorsque des musiciens noirs comme Muddy Waters, Willie Dixon, Chuck Berry, John Lee Hooker, Howlin’Wolf, Bo Didley, Buddy Guy ont débarqué de leur Vieux-Sud natal. Tous sont passés par le studio de Chess Reccords et y ont enregistré les disques qui influenceront, de l’autre côté de l’Atlantique, les Beatles et les Rolling Stones. De cet âge d’or de l’« urban electric blues », il ne reste aujourd’hui pas grand chose mais on peut au moins visiter le studio et les bureaux de Chess, sur Michigan Avenue, au sud du Loop. Administré par la Willie Dixon’s Blues Heaven Foundation, ce musée mérite la mention « for fans only ».

En fait, l’événement musical du moment a lieu ailleurs, et sans moi. Ça se passe au Symphony Center : Riccardo Muti y signe sa première saison à la tête du Chicago Symphony Orchestra avec Otello de Verdi. Sold out depuis des mois. Ma déception est bénigne : l’opéra en version de concert, ça n’a jamais été mon truc. Comme les fruits de mer sans vin blanc.

Rédigé par Stephane Malfettes le Lundi 18 Avril 2011 à 08:12 | Commentaires (0)
#30 NASHVILLE [11 avril 2011]... C’était le Vieux-Sud

Nashville : terminus de mon road-trip dans le Vieux-Sud, commencé 20 jours plus tôt à Dallas. La Ford Mustang indique 2507 miles (4034 km) au compteur. Le Texas, la Louisiane, le Mississippi, le Tennessee, en long, en large et en travers. Sans lâcher la bride et en privilégiant les itinéraires bis. Un travelling rempli de massifs vallonnés, de séquences sylvestres, d’interludes lacustres avec symphonie des oiseaux : en fait, les paysages du Mississippi ressemblent à ceux de la Suisse, en plus « casual » (photo ci-dessus). Surtout le long de la Natchez Trace Parkway, une route qui commémore une piste séculaire entre Natchez, Mississippi, et Nashville, Tennessee. Itinéraire de migration des bisons, elle a longtemps été empruntée par les « Native Americans » (indiens) puis par les marchands. Les Américains appellent ça une « scenic drive » (route avec vue).

Ma progression vers le nord s’accomplit selon un axe qui suit librement ce que les hagiographes ont baptisé la « route du blues » : des plantations de la Louisiane aux champs de coton du delta du Mississippi jusqu’aux villes industrielles du nord, Memphis, Nashville et Chicago. J’ai remballé mes t-shirts Stax et Roy Orbison. Changement de climat pour l’avant-dernière séquence de mon périple à travers les Etats-Unis : Chicago-Detroit-Cleveland.

Rédigé par Stephane Malfettes le Dimanche 17 Avril 2011 à 04:49 | Commentaires (0)
#29 NASHVILLE [9-10 avril 2011]... Le mystère de la Country Music
« My daddy, he was somewhere between God and John Wayne. » Hank Williams Jr.

La France n’a pas le monopole des productions musicales inexportables. Il y a une centaine d’années, les Américains ont inventé la country music et malgré l’aura tardive d’un Johnny Cash, le succès d’un film comme O’Brother, les adaptations françaises de Joe Dassin ou le festival de Mirande, ça n’a jamais pris par chez nous. On a beau être au parfum concernant son influence sur toutes les musiques populaires occidentales du 20e siècle (cf. le livre de Nick Tosches, Country : les racines tordues du rock’n’roll), le succès colossal de la country music aux Etats-Unis laisse perplexe… tant qu’on ne s’est pas rendu à Nashville, Tennessee. Un pèlerinage à la « Country Music Capital » ne vous convertit pas forcément, mais il permet de percer le mystère. C’est comme pour apprendre une langue étrangère, une immersion dans le pays est plus efficace que toutes les méthodes Assimil.

Il faut avoir plusieurs heures devant soi pour venir à bout du Country Music Hall of Fame de Nashville, musée musical le plus imposant que j’ai visité depuis le début mon périple (photo du bâtiment ci-dessous). On rentre dans le parcours comme dans le premier chapitre du roman des origines de la country music au moment de l’arrivée des immigrants britanniques et espagnols au 18e siècle. On comprend d’emblée que cette musique a lié son sort à la constitution d’un récit national. Cette odyssée chronologique balaie les 19e et 20e en identifiant les racines du genre avant l’invention de l’enregistrement mécanique puis en égrenant ses principaux courants jusqu’à nos jours : cow-boys songs, hillbilly, western swing, hillbilly boogie, honky tonk, rockabilly, Nashville sound, country outlaw, neocountry… Contrairement aux apparences et même si toutes les vitrines finissent par se ressembler, on apprend ainsi qu’il existe un nombre insoupçonné de variétés de chanteurs de country. Il y a ceux qui passent leur vie à fredonner des chansons sur l’amour pas réciproque (Don Gibson), ceux qui vantent les mérites des Kellogg’s Corn Flakes (Homer & Jethro), ceux qui tournent dans des westerns (Tex Ritter), ceux qui chantent à la gloire de Dieu (Charlie Daniels), ceux qui ont soutenu la candidature d’Obama (Toby Keith), ceux qui ont vendu plus de cent millions d’albums (Garth Brooks), ceux qui sont de sexe féminin (Patsie Cline)… Comme son appellation le laisse entendre, l’ambition encyclopédique du Country Music Hall of Fame prend la forme d’une galerie de personnalités enrichie chaque année d’une poignée de nouveaux élus. Un traitement particulier est réservé à Hank Williams (1923-1953), qui a ouvert le ban en 1961 (avec Fred Rose et Jimmy Rodgers). Une exposition spécifique est consacrée à son œuvre et à sa descendance : « Familiy tradition : The Williams familiy legacy » (photo de famille ci-dessous). La vie du compositeur de « Crazy Heart » fut brève et sévèrement alcoolisée mais ses chansons ont influencé plusieurs générations de musiciens, à commencer par sa propre descendance : son fils Hank Williams Jr., star de country-rock sudiste, et son petit-fils Hank III, hargneux punk country.

A Nashville, la country music n’est bien sûr pas que dans un musée. Elle a notamment son quartier d’affaires (Musioc Row) où sont concentrés les studios, les maisons de disques, les sociétés d’auteurs. Elle a aussi et surtout ses salles de concerts et ses bars qui font de la ville un juke-box vivant. Pour être précis, il faut d’ailleurs signaler que Nashville n’est pas exclusivement branchée country music : Jack White (ex-White Stripes) y a par exemple  installé son label et un magasin de disques/showcase. Je me laisse guider par Bob et Kristin qui vivent ici et ont à cœur de me faire découvrir les endroits les plus authentiques, ceux dont les murs sont tapissés de couches successives de photos et d’affiches comme des palimpsestes de l’histoire musicale de la ville. On pourrait aussi appeler ça des « musées spontanés ».
Rédigé par Stephane Malfettes le Samedi 16 Avril 2011 à 07:10 | Commentaires (0)
#28 JACKSON > PIGEON FORGE [7-8 avril 2011]... Plastic surgery & heart attack
« Pourquoi devrais-je ressembler à un vieux chien au fond d’une étable alors que le lifting existe ? Vous savez, ça coûte beaucoup d’argent d’avoir l’air si cheap. » Dolly Parton

A Pigeon Forge, Tennessee, j’ai eu la trouille de ma vie… à bord d’un simulateur de chute libre (et de crise cardiaque)… une sorte de balançoire mécanique géante qui vous fait décoller à 25 mètres du sol pour mieux vous lâcher dans le vide.

Ok, tout ça mérite quelques explications : « Barnstormer » est l’une des attractions de Dollywood, le parc à thèmes que Dolly Parton a ouvert en 1986 dans sa vallée natale, au pied des Appalaches. Les attractions sont regroupées en plusieurs zones thématiques dont la source d’inspiration est l’histoire du Tennessee et des Smoky Mountains ainsi que la vie et l’imaginaire de Dolly Parton. Mais qui est Dolly Parton ? Tout simplement la « Queen of Country Music ». Une icône populaire dans toute sa splendeur et toutes ses contradictions. Dolly Parton, c’est pas moins de 40 albums classés dans les meilleures ventes de country music sur quatre décennies. Une fille de ferme attachée à ses racines du Tennessee devenue une star incontestée grâce à :

- ses talents musicaux ;

- son image glamour-trash-kitsch de pin-up blonde à très forte poitrine qui truste les émissions de télé depuis leur invention.

A la fois bigote et dévergondée, elle s’habille en sapin de Noël et ne fait pas mystère de ses multiples recours à la chirurgie esthétique : Dolly est refaite de partout mais Dolly est sincère. Résultat : elle fait l’unanimité comme personne, des hipsters aux résidents des maisons de retraite. L’ambiance à Dollywood est d’ailleurs très familiale mais aussi très senior. Ce ne sont bien sûr pas des attractions comme « Blazing Fury », « Tennessee Tornado », « Daredevils Falls » ou « River Battle » qui attirent les groupes de retraités mais les démonstrations de métiers d’antan (forgeron, menuisier, cuisinier), les live shows rétro (« Barbeque & Bluegrass », « Gospel Quartet », « Dreamland Drive-In ») et le musée Dolly Parton. Parce qu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même, Dolly a en effet ouvert son propre musée. Elle y expose ses effets personnels avec un goût certain pour l’autodérision : dans une scénographie vide-grenier (photo ci-dessous), la première salle présente une accumulation d’objets parmi lesquels une machine à raffermir les fesses exhumée des sixties. Sa garde-robe et sa collection de chaussures occupent la place d’honneur mais ses années de  formation ne sont pas pour autant négligées : reconstitution de l’église et de la salle de classe de son enfance. Eh ouais, j’ai traversé tout le Tennessee pour voir ça… (et passer à deux doigts de la crise cardiaque dans le « Barnstormer »)… mais croyez-moi, l’expérience a été profitable… j’ai encore beaucoup à dire sur Pigeon Forge… 

En route, je me suis arrêté à Jackson, Tennessee, pour voir à quoi ressemble le Rock-A-Billy Hall of Fame Museum. J’ai eu la chance d’être accueilli par son fondateur et président (photo ci-dessous), qui s’est révélé beaucoup plus passionnant que son musée. Henry Harrison, 75 ans, a été boxeur professionnel, vendeur de voitures, organisateur de concerts et ami d’enfance de Johnny Cash. Il a aussi passé la majeure partie de sa vie en compagnie d’Elvis Presley, Jerry Lee Lewis et Carl Perkins, qui est originaire de Jackson. Henry me gratifie de quelques anecdotes tordantes que vous me permettrez de garder pour mon bouquin… Henry ne manque en effet pas d’humour, surtout lorsqu’il me présent le défibrillateur utilisé pour tenter de sauver, en vain, Elvis Presley (photo ci-dessus).
Rédigé par Stephane Malfettes le Jeudi 14 Avril 2011 à 04:34 | Commentaires (0)
#27 MEMPHIS [6 avril 2011]... De l’illusion de la réalité à la réalité de l’illusion
Bienvenue dans la chapelle Sixtine des musées du rock : Memphis, Tennessee. Outre Graceland (épisode précédant), la ville s’est constituée un patrimoine plutôt flatteur autour des deux labels qui ont écrit l’histoire musicale de la ville, et du reste du monde : Sun et Stax. L’un a enregistré les chansons les plus déterminantes du big-bang rock’n’roll au début des fifties. Dix ans plus tard, l’autre a forgé le son d’un nouveau genre, la soul music.

Créés par Sam Phillips en 1950 les studios Sun ont propulsé sur le devant de la scène la plupart des types dont il a déjà été question dans ce blog : Jerry Lee Lewis, Johnny Cash, Roy Orbison et bien sûr Elvis Presley. On peut d’ailleurs faire procession autour de la présence totémique du micro utilisé pour leurs premières sessions d’enregistrement (photo ci-dessous). Sols, murs et plafonds : tout est d’origine ou presque. La visite s’accomplit selon un rituel lui aussi immuable, en petits groupes avec un guide, exactement comme dans la scène de Mystery Train de Jim Jarmush (1989). C’est dans ce studio qui ne paie pas de mine que Sam Phillips a changé la donne. Avant les années 1950, les processus d’enregistrement restituaient une musique saisie sur le vif en créant tant bien que mal l’illusion du live. Avec la sophistication du matériel et l’invention des consoles multipistes, l’enregistrement, bien plus qu’une simple technique, devient une expression artistique à part entière. On passe alors de l’illusion de la réalité à la réalité de l’illusion. Le studio fait figure d’instrument à part entière. C’est la naissance du « producteur » ou « réalisateur artistique » comme créateur de sons. Cette métamorphose prend une autre dimension avec Stax Records, à qui on doit le « Stax Sound ». Situé au sud de Memphis dans un quartier baptisé Soulsville, le Stax Museum of American Soul Music déploie plusieurs galeries d’exposition autour de la reconstitution du Studio A qui a vu défiler Otis Redding, Rufus Thomas, Booker T. & the MGs, The Bar-Keys, Isaac Hayes… Les accoutrements scéniques de ce dernier semblent avoir été imaginés pour finir dans un musée. On peut profiter de quelques accessoires de ce grand précurseur du bling-bling et se laisser hypnotiser par le podium tournant qui expose sa Superfly Cadillac El Dorado bleu paon.


Un autre musée, le Rock’n’Soul Museum, fait la synthèse de l’histoire musicale de la ville tout au long du 20e siècle. Il y est question de Sun et de Stax mais aussi de l’influence du gospel, de l’arrivée à Memphis de W.C. Handy, « the father of the blues », de la vie nocturne sur Beale Street et ses clubs de blues… Initié par The Smithsonian Instituion, puissant réseau de musées et de centres de recherche basé à Washington D.C., le parcours d’exposition analyse la façon dont Memphis s’est trouvé aux confluences de différents courants musicaux issus de traditions noires et blanches. L’exode rural qui a suivi la Grande Dépression a renouvelé la population de Memphis et a favorisé les mélanges d’influences entre musiques noires et musiques blanches. Ce n’est pas un hasard si Memphis a joué un rôle crucial dans l’avancée de ce qu’on appelle ici les « civil rights » et les mouvements de lutte contre la ségrégation. C’est ce qu’illustre également le National Civil Rights Museum installé en partie dans le Lorraine motel où le Dr. Martin Luther King Jr. a été assassiné le 4 avril 1968.
Rédigé par Stephane Malfettes le Mardi 12 Avril 2011 à 21:55 | Commentaires (0)
#26 TUPELO > HOLLY SPRINGS > MEMPHIS [3-5 avril 2011]... Elvis trilogy
« I don’t think I’m bad for people. If I did think I was bad for people, I would go back to driving a truck, and I really mean this. » Elvis Presley

1. Elvis birthplace : Tupelo (Mississippi)
En cuisine, on appelle ça un frichti ou l’art d’accommoder les restes. Les Américains sont très doués pour ça… je veux dire, pour accommoder les restes, pas pour la cuisine. Le meilleur exemple à caractère patrimonial est la maison de naissance d’Elvis Presley. D’extraction très modeste, le King a passé les premières années de sa vie entre les quatre murs d’une bicoque en bois à Tupelo, ville sans qualité au nord du Mississippi, à une centaine de miles de Memphis. Pour que l’intérêt de la visite ne soit pas aussi réduit que la superficie des lieux, des attractions additionnelles rallongent la sauce : un micro-musée avec la collection de Janelle McComb (vieille amie de la famille Presley), une statue d’Elvis à l’âge de 13 ans, une « fontain of life » (?), une réplique de la Plymouth de la famille Presley, l’église où le King a pris goût au gospel (le bâtiment en bois a été restauré et relocalisé sur le lieu de naissance d’Elvis). Pour enfoncer le clou concernant la dimension sacrée du personnage – et parce qu’aux Etats-Unis tout ce qui est vraiment populaire est d’une façon ou d’une autre lié à la religion –, les fans peuvent se recueillir dans l’Elvis Presley Chapel (et accessoirement s’y marier).

2. Elvis nightmare : Graceland Too, Holly Springs (Mississippi)
« Si tu cherches les embrouilles, t’as frappé à la bonne porte », chante Elvis dans le CD player de la Ford Mustang tandis que je me gare devant la maison bleu ciel aux fenêtres condamnées de Paul MacLeod. On m’a prévenu que le bonhomme pouvait se montrer quelque peu imprévisible – c’est souvent le cas avec les fans excessifs, non ? Ok, l’expression « fan excessif » est un beau pléonasme : par définition, tous les fans sont excessifs. Disons que la fan attitude de Paul MacLeod est particulièrement excessive. Quand vous vous autoproclamez « the world’s biggest Elvis fan », vous ne pouvez pas faire dans la demi-mesure, pour au moins deux bonnes raisons : 1) le sujet de votre idolâtrie a lui-même placé la barre assez haut ; 2) la concurrence est sacrément rude...

Rédigé par Stephane Malfettes le Dimanche 10 Avril 2011 à 18:14 | Commentaires (0)
#25 CLARKSDALE [2 avril 2011]...  Lieu de naissance (et de mort) du blues
« We all try to work together to promote all the great things we know we have to offer in the Delta. » Morgan Freeman

L’Etat du Mississippi ne roule pas sur l’or mais ne manque pas d’initiatives et de bonnes volontés pour valoriser son patrimoine musical, le blues. En 2003, une Blues Commission a été créée pour assurer la promotion du Blues, préserver son histoire et faire connaître ses lieux historiques à travers le territoire avec notamment des plaques commémoratives : lieux de naissance, salles de concerts, tombes comme celle de Robert Johnson à Greenwood (photo ci-dessus). Son champ d’action s’est récemment élargi pour venir en aide aux musiciens dans la panade et ils sont nombreux aussi talentueux et reconnus soient-ils. La Mississippi Blues Commission reçoit le soutien du National Endowment for the Arts, agence culturelle fédérale en ce moment menacée de coupes budgétaires et remise en cause dans le camp républicain. Sarah Palin a récemment qualifié ses dépenses de « frivolous ». Alec Baldwin était hier soir à la télé pour venir au secours d’une intervention publique déjà réduite à la portion congrue dans le secteur culturel.

Mais revenons à la Mississippi Blues Commision qui fédère également un réseau de musées. Malgré cette forme d’institutionnalisation, le visiteur n’est pas à l’abri de quelques déconvenues. En arrivant à Greenwood, je découvre que le Blues Heritage Museum & Gallery vient de mettre la clef sous la porte : un message indique un numéro de téléphone à l’attention de ceux qui souhaiteraient se porter acquéreurs de la collection. A Crystal Spings, le Robert Johnson Blues Museum est quant à lui bien ouvert, mais il n’y a rien à voir à part un vieux piano sur lequel Robert Johnson auraient fait ses gammes. Tous les soupçons sont permis malgré l’enthousiasme de Monsieur le Maire venu m’accueillir en personne, Steven Johnson, petit-fils de la légende du blues, n’ayant pas pu être là.

A Clarksdale, tout est conforme aux attentes. La ville défend vaille que vaille son titre de « Birthplace and World Capital of the Blues » grâce à la frénésie de ces juke joints (clubs de blues) et à la qualité de ses musiciens, des types authentiques qui ne cherchent pas à renifler le vent de la mode… Grâce aussi à la généreuse contribution de quelques personnalités parmi lesquelles Morgan Freeman, considéré ici comme un saint-patron. L’acteur multi-oscarisé a notamment renfloué les caisses du club Ground Zero et est membre bienfaiteur du Delta Blues Museum, institution suffisamment florissante pour entreprendre aujourd’hui la construction d’une extension dédiée à Muddy Waters (ouverture prévue fin 2011). Le musée se présente comme une galerie de portraits de stars du blues originaire du delta du Mississippi. Les ressources sont aussi fascinantes qu’éclectiques : instruments, costumes, photographies, divers reliques de la vie quotidienne des bluesmen et quelques œuvres de « folk art » comme ces sculptures (photo ci-dessous) de James « Son » Thomas qui cumulait les casquettes de chanteur, guitariste, artiste et creuseur de tombes. La mort est la meilleure ennemie de Clarksdale. Chaque semaine la ville perd un de ses derniers grands bluesmen. A l’affiche des junk joints toujours si vivants, il y a régulièrement des concerts « en hommage à » ou « pour payer les funérailles de ». Le soir où je suis à Clarksdale, il s’agit de Big Jack Johnson. Paix à son âme.

Rédigé par Stephane Malfettes le Jeudi 7 Avril 2011 à 06:24 | Commentaires (0)
#24 INDIANOLA [1er avril 2011]... Mississippi: birthplace of American Music
« I had never heard the word «superstar» but when I think about it today I was a superstar tractor driver. I loved it. » B.B. King

Si l’importance d’un musicien se mesurait à l’importance du musée qui lui est consacré, la suprématie de B.B. King ne ferait aucun doute. D’autant plus, Ladies et Gentlemen, que B.B. est toujours bel et bien vivant et n’a toujours pas débranché sa Gibson « Lucille » ! Le B.B. King Museum and Delta Interpretative Center est à l’image de la façon dont le Mississippi prend le blues au sérieux. 15 millions de dollars ont été investis à Indianola – ville semi-urbaine qui tourne un peu au ralenti, comme toutes les villes du Mississippi – pour convertir en musée une ancienne filature de coton où King a sué sang et eau quand il était gosse. Ouvert en 2005, le bâtiment ressemble à s’y méprendre à un centre d’art contemporain avec ses larges parois vitrées, ses murs de briques et ses structures métalliques d’origine. Le parcours retrace de façon inspirée et émouvante la vie artistique de Riley King, devenu « Blues Boy King » puis B.B. King, des champs de coton du Mississippi à la consécration internationale.


L’histoire de B.B. King, né en 1925, entre en résonance avec l’histoire de la musique populaire et avec l’histoire tout court, celle du 20e siècle américain. Le B.B. King Museum réussit parfaitement l’enchevêtrement de ces trois niveaux historiques dans une scénographie impeccable et évolutive, ni trop reconstitution en veux-tu en voilà, ni trop attrape-gogo multimédia. La ségrégation et les luttes pour les « civil rights », le rôle de l’église et du gospel dans l’apprentissage musical, l’effervescence artistique et le « multiculturalisme » de Memphis, la montée en puissance de la radio puis de la télévision, les rouages du star system et la fabrication d’une icône populaire, le blues revival des sixties, les filiations souterraines (de Leadbelly à Kurt Cobain, de Son House à Jack White), les structures musicales des standards du blues (photo ci-dessous) : tout est exprimé de façon intelligente et vivante. Cette visite passionnante du B.B. King Museum, est l’une des nombreuses surprises que réserve le Mississippi…


Rédigé par Stephane Malfettes le Mercredi 6 Avril 2011 à 18:16 | Commentaires (0)
#23 FERRIDAY [31 mars 2011]... En enfer avec Jerry Lee Lewis
« J’entraîne le public en enfer avec moi. » Jerry Lee Lewis

Une vie passée à martyriser des pianos. A 76 piges, Jerry Lee Lewis ne frappe plus les touches avec le même punch qu’avant mais il leur envoie toujours ses fameux coups de pieds (malgré quelques raideurs dans les guiboles). S’il est aujourd’hui un membre éminent du club très select des pionniers du rock’n’roll toujours vivants et toujours en activité, le « Killer » revient de loin. Parce que la meilleure chose qu’on puisse lire sur la question est Hellfire de Nick Tosches, je me contenterai juste de rappeler que Jerry Lee Lewis enregistre ses premiers tubes, « Great balls of fire » et « Whole Lotta Shakin’Goin’on », en 1957 avec le label Sun qui vient alors de lancer Elvis Presley. A l’époque, le blondinet surexcité aurait pu être le meilleur rival du King s’il avait attendu un peu avant de passer la bague au doigt (en troisièmes noces) à sa cousine âgée de 13 ans. Le scandale que ce mariage a provoqué en Angleterre, où il est alors en tournée, finit par rejaillir aux Etats-Unis et plomber méchamment sa carrière. Soit dit en passant, personne ne trouvera rien à redire, peu de temps après, quand Elvis se mettra à la colle avec Priscilla, 14 ans. C’est que Jerry Lee a la poisse et les tragédies familiales qui lui tombent dessus ne l’aident pas à y aller mollo avec l’alcool et les drogues en tout genre.

 
Jerry Lee est originaire de Ferriday, au nord-est de la Louisiane à quelques encablures du Delta du Mississippi. Ça fait un baille qu’il n’y habite plus – il vit aujourd’hui à côté de Memphis dans un ranch agrémenté d’une piscine en forme de piano – mais la présence du « Killer » hante Ferriday. Il a sa vitrine au Delta Music Museum, modeste institution qui intronise chaque année une personnalité majeure de la vie musicale du coin, grosso modo entre Memphis et New-Orleans (le prochain musicien sur la liste est James Burton que j’ai rencontré il y a quelques jours, cf. épisode 18). Mais le lieu le plus intrigant de Ferriday est assurément le Jerry Lee Lewis Museum. Une sacrée curiosité même. Le genre d’endroit qui lance un défi à toute entreprise structuraliste ou, plus modestement, à toute volonté d’établir une typologie des musées américains dédiés aux musiques populaires. Le lieu est en effet une synthèse frankensteinesque d’au moins toutes les choses suivantes :
- Lieu de naissance
- Maison-mausolée
- Maison d’artiste à la Jean-Pierre Raynaud
- Musée d’art brut
- Musée avec des vrais gens dedans (type expo coloniale)

Ame sensible s’abstenir. Outre l’absence de véritables fenêtres, se qui rend l’endroit si inconfortable, c’est qu’une des deux sœurs de Jerry Lee y vit toujours avec son mari et leur fils. Ce dernier m’accueille en déclinant son identité : Boyce Terrell, neveu de Jerry Lee Lewis, 50 ans, habite ici – c’est-à-dire chez papa maman –, profession artiste. Ça me paraît une raison suffisante pour vivre sous le même toit que ses parents à son âge. Boyce est un bon bougre, un peu crispé (et crispant) de prime abord, mais qui se détend quand je l’interroge sur sa production artistique. Il me promet de me montrer une de ses œuvres à la fin de la visite (photo ci-dessous).

La maison, qui semble tenir debout par une opération du Saint-Esprit, est l’une des plus mal fichues qu’on puisse trouver dans l’habitat occidental. Toutes en enfilade, les pièces sont biscornues et leur encombrement ne facilite guère la circulation. Murs, sols et plafonds sont colonisés par Jerry Lee Lewis démultiplié en statuettes, posters, photos (exemple ci-dessus), dessins, costumes, autographes (sur son piano, sur le frigo de la cuisine, etc). Jerry Lee à tous les âges. Jerry Lee à côté de tous les êtres humains mondialement connus depuis 1956, Jerry Lee sous toutes les coutures. Jerry Lee dans toutes les tenues. Jerry Lee dans toutes les positions. Jerry Lee. Jerry Lee. Jerry Lee.
Rédigé par Stephane Malfettes le Mardi 5 Avril 2011 à 06:50 | Commentaires (0)
#22 KENTWOOD [30 mars 2011]...  Oh yeah, it’s Britney!
« And so goes a sad new day in the life of the princess of pop, whose out-of-control lifestyle has cost her the keys to the kingdom. » People, 18 février 2008 (au moment où Britney a été admise en HP après l’épisode boule à zéro).

Parmi les nombreux Américains cultivés que j’ai rencontrés, il ne s’en est pas trouvé un seul pour prendre la défense de Britney Spears. Tous partagent la même aversion : ce qu’elle représente leur fait honte. J’ai même décelé une sorte de culpabilité, comme dans ces familles où un rejeton a mal tourné. Lâchez le nom de Britney et on vous fera « va comprendre » avec les épaules et les mains, façon de répondre : « Bah ouais, nous sommes aussi capables d’engendrer ce genre de trucs ». Autant dire que je me fais souvent chambrer quand mes interlocuteurs apprennent que mon itinéraire passe sciemment par Kentwood, patelin de naissance de Britney, situé en Louisiane à quelques miles du Mississippi.

Contrée rurale et pas très reluisante, Kentwood honore l’enfant du pays comme elle peut, c’est-à-dire avec les moyens du bord. Avertissement à l’attention de celles et ceux qui souhaiteraient effectuer le pèlerinage : il ne s’agit pas vraiment d’un musée Britney Spears mais plutôt d’une salle aménagée dans un musée consacré à l’histoire de la ville. Il ne s’agit d’ailleurs pas vraiment d’un musée consacré à l’histoire de la ville, vu que la ville n’a pas vraiment d’histoire et que le lieu ne ressemble pas vraiment à un musée. A l’exception d’une modeste signalétique extérieure, rien ne distingue le Kentwood Historical & Cultural Museum des autres maisons défraîchies du quartier. On a d’ailleurs l’impression de rentrer chez des gens et de visiter les chambres des enfants – des chambres restées en l’état, longtemps après que leurs occupants soient partis ailleurs vivre leur vie d’adultes. La première des trois pièces honore la mémoire des citoyens de Kentwood mobilisés pendant la seconde guerre mondiale, la guerre de Corée, la guerre du Vietnam et la guerre du Golfe : cartes épinglés au mur, identité des soldats en images Panini, maquettes d’avions et de bateaux, médailles et échantillons d’uniformes. La deuxième pièce, sommairement meublée, affiche de vagues velléités de « period room » pour reconstituer un intérieur d’on ne sait pas trop quelle période (quelque part au milieu du 20e siècle), avec aussi dans un coin des machins indiens : totem, veste en peau de bête, calumet et hache de guerre. Enfin la troisième pièce : surprise, c’est vraiment une chambre d’enfant, celle de Britney (photo ci-dessous). Comme l’explique Fay qui guide ma visite, le musée présente les « early years » de la chanteuse. Tous les objets exposés ont été donnés par Lynne Spears, maman de Britney. A Kentwood, tout le monde se connaît et Fay est une vieille amie de Lynne. Quelques objets additionnels suggèrent le fabuleux destin que Britney a ensuite connu : des photos de l’émission de Disney Channel « All New Mickey Mouse Club » à laquelle elle participe à l’âge de 11 ans et où elle rencontre Justin Timberlake, la maquette de la scénographie d’un concert spécial pour HBO fabriquée par un fan, Randy… Il y a aussi une pancarte « Kentwood : Home of Britney Spears ». « C’est la dernière qu’il nous reste, précise Fay ; on s’est fait faucher toutes les autres juste après leur installation en ville. » C’était quand Britney déchaînait les passions. Fay ne tourne pas autour du pot : ça ne se bouscule plus vraiment au portillon pour venir voir où Britney a grandi. Elle me dit qu’elle a des projets plus ambitieux pour renouveler la salle du musée dédiée à Britney, en récupérant notamment des costumes et des éléments de décor de la tournée Circus : « ça aurait de l’allure, non ? »

A la fin de la visite, Fay me propose une tasse de café en m’introduisant dans une kitchenette où un gang de septuagénaires m’attend en embuscade. J’ai affaire au club des amis du musée. Je réponds poliment à leurs questions sur la France, Paris, le Louvre, la Joconde. J’ai la cote avec la doyenne ; pas avare de compliments, elle me dit que je donne une très bonne image de la France. Je reste poli jusqu’au bout et m’abstiens de lui demander si elle pense que Britney donne une bonne image des Etats-Unis.

Rédigé par Stephane Malfettes le Samedi 2 Avril 2011 à 23:29 | Commentaires (0)
#21 HAMMOND [29 mars 2011]... Napoléon à tous les étages
La Ford Mustang a mordu la poussière bien comme il faut sur les routes de Louisiane. Il y a eu aussi les autoroutes sur pilotis au-dessus des marécages – comme l’Interstate 10 qui dessert New Orleans – et une traversée du Mississippi en ferry au niveau de St Francisville.

Le climat en Louisiane peut être décrit comme une chaleur pesante sous une pâte grisâtre de nuages. Le film Bad Lieutenant de Werner Herzog en donne une impression assez juste avec Nicolas Cage et Val Kilmer plus transpirants que jamais. Avant de leur ressembler complètement, je gare la Ford Mustang devant un Bed & Breakfast providentiel dans une paisible bourgade, Hammond. Construite en 1905, la propriété en jette avec son style « Greek Revival » qui faisait fureur à l’époque dans le Vieux-Sud : colonnades, hauteur sous plafond, boiseries, fontaines. La touche personnelle des actuels propriétaires est à chercher du côté du mobilier, goût napoléonien à tous les étages. Michel Marçais fait partie des chefs français qui ont exporté notre cuisine aux Etats-Unis. En plus de trente années d’activité ici, il a entre autres nourri trois présidents (Ford, Reagan et Bush père) et des stars hollywoodiennes au Pebble Beach Country Club en Californie. Depuis 1998, il gère avec sa femme Isabel cette réjouissante maison d’hôte qui organise également des mariages le week-end, dans une salle qu’il a construite. Après le dîner, Michel nous y emmène boire des bières avec quelques amis : il reste un fût du dernier mariage. En semaine, il prête le parquet de bal à un voisin prof de danse ; sa façon à lui, dit-il, de contribuer à la vie artistique locale. On est donc là, à siroter des bières et à refaire le monde « at large » en regardant des couples tirés à quatre épingles virevolter devant nous. On se croirait projeté au beau milieu d’un spectacle de Christoph Marthaler. A la fin de la soirée, Shane, le coach chorégraphique, fait des heures sup pour relever le défi d’enseigner à Maud les rudiments de la valse (photo ci-dessus). L’hilarité générale vire à la franche crise de fous rires quand j’annonce que la prochaine étape de mon « crazy trip accross USA » est Kentwood, ville de naissance de Britney Spears…
Rédigé par Stephane Malfettes le Vendredi 1 Avril 2011 à 06:33 | Commentaires (0)
#20 COCODRIE [28 mars 2011]...  Cajun break
« Mes parents étaient de la génération qu’on a brutalisée, humiliée sur la place publique pour leur faire abandonner l’usage du français. C’était dans le sud de la Louisiane. La pression de la société américaine était forte, tout ce qui relevait du français était considéré comme un truc de péquenot, rattaché à la pauvreté et à l’ignorance. La musique cajun en particulier. » Zachary Richard, chantre de la culture cajun.

Aujourd’hui, rien. Pas un musée, pas une expo, pas un rendez-vous, pas une interview ni même un concert. Rien, si ce n’est une excursion au sud de la Louisiane, au bord du Golfe du Mexique, en pays cajun (photo ci-dessus). Une étendue marécageuse plane jusqu’à la courbure de l’horizon. Ici, rien pour retenir le regard. Rien de vertical. 
 
L’air est chaud, épais et moite sur notre barque à moteur. A la manœuvre, R.J. un vétéran des guerres en Irak et en Afghanistan reconverti dans les tours en bateau au cœur des bayous, ses interminables méandres d’eaux stagnantes qui forment le delta du Mississippi. Un gars d’à peine mon âge, renfrogné et pas très loquace sauf quand il s’adresse aux alligators – ses « big boys » – qui croisent notre route pour ingurgiter les morceaux de barbaque que R.J. leur envoie façon javelot. Au bout de deux heures et une cinquantaine d’alligators, R.J. semble retrouver l’usage de la parole. Il aime bien son nouveau job. Le contact avec la nature, ça l’aide à pas péter les plombs rapport au fait que sa femme s’est fait la malle avec leurs deux gosses et son meilleur pote. Comme dans la chanson de Zachary Richard, « La maudite guerre » :

En guerre j’m’en va ma belle, j’reviendrai dans une semaine
Attendrir nos amours.
Ça a duré sept ans, pendant la septième année
J’suis rentré en Louisiane.
J’ai été voir ma belle qui pouvait pas me regarder,
Oh ! la grande misère
(…)

Ecoutez-moi bien, jeunes gens,
Partez jamais à la guerre
(…)
Rédigé par Stephane Malfettes le Jeudi 31 Mars 2011 à 16:52 | Commentaires (0)
#19 NEW ORLEANS [26 > 27 mars 2011]...  Ordinary Men with Extraordinary Moves
« Everybody started callin’ my music rock and roll but it wasn’t anything but the same rhythm and blues I’d been playin’ down in New Orleans. » Fats Domino

On n’a pas tout à fait vécu l’« American way of life » tant qu’on n’a pas participé à une Fundraising Party, soirée organisée pour récolter de l’argent pour une bonne cause, une institution culturelle, une campagne électorale, etc. Mes hôtes à New Orleans, Robert et son compagnon Chris, me permettent de combler cette lacune en me proposant de les accompagner à un festival au profit du Lycée Français de la Nouvelle-Orléans. Robert fait partie d’un groupe qui s’y produit gracieusement, les 610 Stompers. Il ne s’agit pas d’un groupe de musiciens mais de danseurs qui détournent allègrement une tradition locale de « dance groups ». Ils sont une cinquantaine de types sans compétences chorégraphiques particulières réunis par leur goût pour l’autodérision, les danses débiles et l’esprit de New Orleans : des gars ordinaires avec des mouvements extraordinaires, comme le revendique leur crédo. Leur tenue de scène annonce aussi la couleur : tennis dorées, chaussettes remontées jusqu’aux genoux, short bleu ciel, débardeur et blouson satiné floqués avec le logo des 610 Stompers et bandeau éponge en couvre-chef (photo ci-dessus où Robert est le premier à droite). Formé en 2009, ce boys band hors normes est déjà une sorte d’institution ici. Les 610 Stompers participent aux grands rendez-vous festifs de la ville comme le Jazz Fest et les parades de Mardi-Gras mais aussi aux « fundraising parties » et autres « non-profit events » (événements caritatifs). Les occasions ne manquent pas à New Orleans, là où les séquelles de l’ouragan Katrina, six ans après, pèsent encore sur le quotidien d’une cité qui a perdu plus d’un quart de sa population. Nombreux sont en effet ceux qui ont quittés la ville pendant les inondations et ne sont jamais revenus. D’autres sont morts. Robert et Chris sont restés ; il leur a fallu deux ans pour reconstruire leur maison. Katrina fait désormais partie de leur vie ; il y a un avant et un après Katrina, ce que rappellent au quotidien les expressions « pre-K » et « post-K ». Comme tous les habitants de New Orleans, ils demeurent profondément attachés à leur ville, à son architecture, à son French quarter, à ses cocktails baptisés « hurricanes », à sa gastronomie, à sa musique… bref à tout ce qui fait de New Orleans, une ville extra-ordinaire.


New Orleans est un musée de la musique à ciel ouvert. Mon livre pourrait d’ailleurs être entièrement consacré au patrimoine musical de The Big Easy mais 1) il existe déjà une abondante littérature sur la question et 2) je dois avouer que je n’ai jamais réussi à me faire au jazz. Je zappe les incontournables tels que le Old U.S. Mint, les Jazz Archives et le Preservation Hall pour passer du temps dans une exposition très éclairante sur le rôle qu’a joué la Louisiane dans la naissance de ce qu’on appelé le rock’n’roll : « Unsung Heroes: The Secret History of Louisiana Rock’n’Roll ». Antoine Dominique Domino aka Fats Domino,  légende toujours vivante de New Orleans, y occupe une place centrale.

Rédigé par Stephane Malfettes le Mercredi 30 Mars 2011 à 17:53 | Commentaires (0)
#18 CARTHAGE > SHREVEPORT [24 > 25 mars 2011]...  Country girl
On ne vient pas à Carthage, Texas, pour se payer une bonne tranche et faire la tournée des bars – il n’y en pas. Pour boire, ne serait-ce qu’une bière, c’est le parcours du combattant. A Carthage, Texas, pour boire une bière il faut aller dîner au Lone Star Grill, une sorte de relais routier sans fenêtre à la périphérie de la ville ; là, on vous délivre une carte de membership et à partir de ce moment vous êtes habilité à commander une bière. Mon ultime étape texane me fait découvrir le versant puritain et rural du Texas. Inauguré en 2002, le Texas Country Hall of Fame est probablement le bâtiment le plus imposant de la ville, en-dehors des églises. A 10h du matin, le musée bat déjà son plein avec concert de country music dans le hall d’accueil et visite guidée pour un groupe de petits-vieux d’une des paroisses du coin. La présidente des lieux, Tommie Ritter Smith, joue à merveille le rôle de maîtresse de cérémonie. Son « welcome speech » plein d’entrain permet de comprendre que : 1) c’est son époux qui pousse la chansonnette à ses côtés en total look country ; 2) elle est une cousine de Tex Ritter, le  « singing cowboy and star of western movies » (1905-1974) autour duquel est construit le musée. Chaque été, trois nouvelles célébrités de la country music made in Texas y sont intronisées en grande pompe. Il y a peu de chances que les noms de Cindy Walker, Jimmy Dean, Bob Wills, Willie Nelson, Dale Evans, Buck Owens… vous fassent rêver mais tous ont leur vitrine remplie de Stetson, santiags, gilet à franges, guitare et foulard. Une sorte de vestiaire de super heros texans. Le Texas Country Hall of Fame, c’est l’idée de Tommie Ritter Smith (photo ci-dessus avec Bill, son mari, et Belle Star, son chien). Elle a lancé ce projet quand elle travaillait à la Chambre de Commerce de la ville avec la volonté farouche d’inscrire Carthage, Texas, sur la carte musicale des Etats-Unis.


Quelques dizaines de miles à l’est, juste de l’autre côté de la frontière entre le Texas et la Louisiane, se trouve Shreveport, ville qui a été aux premières loges de l’émergence des stars de la country music puis du rock’n’roll. Le Municipal Auditorium de Shreveport est une salle de concert de plus de 3000 places qui a en effet vu défiler Hank Williams, Kitty Wells, Johnny Horton, Johnny Cash. Elvis Presley s’y est produit dès octobre 1954, c’est-à-dire quelques semaines après son tout premier concert. Une statue du King est désormais érigée devant le Municipal Auditorium. Il y a une deuxième statue à la gloire d’un autre musicien, James Burton. C’est qui James Burton ? Un guitariste qui a fait ses débuts au Municipal Auditorium à l’âge de 14 ans en jouant avec Ricky Nelson. Il a ensuite accompagné des gars comme Johnny Cash, Dean Martin, Frank Sinatra… et Elvis Presley les dernières années de sa vie, de 1969 à 1977. Comment je sais ça ? C’est James Burton lui-même qui me l’a dit (photo ci-dessous prise devant sa statue). Je l’ai rencontré au studio d’enregistrement qu’il a installé de l’autre côté de la rue (Elvis Presley Avenue) en face du Municipal Auditorium et de sa propre statue. Fringant septuagénaire, James Burton n’est pas rangé des voitures. Il a joué sur l’album que Jerry Lee Lewis vient de sortir et il va reprendre la route pour un Elvis Show où le King ressuscite sur écran géant. Il me donne rendez-vous l’année prochaine à Paris où quelques dates sont prévues.


Une traversée de la Louisiane dans les grandes largeurs, c’est ce qui m’attend maintenant. Ma prochaine étape est à quelques centaines de miles au sud : New Orleans.


Rédigé par Stephane Malfettes le Lundi 28 Mars 2011 à 17:47 | Commentaires (0)
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