American Rock Trip
#33 DETROIT [15-16 avril 2011]... Welcome to the Twilight Zone


« You gotta lose your mind in Detroit Rock City. »
KISS, « Detroit Rock City » (album Destroyer, 1976)

Choisir Detroit comme destination touristique offre un avantage : il n’y pas d’autres touristes. La contrepartie, c’est que dans certaines rues il n’y a pas d’habitant non plus. Detroit permet au moins aux amateurs de science fiction de faire une expérience qui leur rappellera un épisode de la série Twilight Zone (La Quatrième Dimension) : celui dans lequel un type se retrouve le seul être humain sur Terre. Des quartiers entiers semblent à l’abandon. Les maisons individuelles partent en sucettes. Les buildings se décomposent. Les rares zones d’activité sont trouées de terrains vagues engrillagés. Les photos spectaculaires d’Yves Marchand et Romain Meffre, publiées dans leur livre Ruins of Detroit (Steidl, 2010), sont d’une fidélité naturaliste à ce qu’est devenue Motor City. Au 20e siècle, Detroit a été la capitale mondiale de l’automobile ; Henry Ford y a modélisé le travail à la chaîne et la production de masse. La ville a alors connu une expansion économique et urbaine aussi foudroyante que la dégringolade de ces dernières années. Au détour d’une rue, je me prends les pieds dans des centaines de chaussures dépareillées (photo ci-dessus). Grand moment de solitude, stupeur et tremblements. Ouf, c’est l’installation d’un artiste commandée par le centre d’art contemporain de Detroit (Street Folk de Tyree Guyton). 

Désindustrialisation, dépression financière, désintégration du tissu social, désillusions existentielles : c’est dans ce contexte qu’ont surgi des personnalités et des courants musicaux qui ont redéfini les contours de ce qu’on écoute aujourd’hui. 
- Fin des 60’s : MC5 et les Stooges bousillent tout sur leur passage et ouvrent un boulevard au mouvement punk.
- Au milieu des 80’s : Derrick May, Juan Atkins et Kevin Saunderson inventent la techno. « Notre musique est comme Detroit, une aberration totale. Comme si George Clinton et Kraftwerk étaient coincés dans un ascenseur avec une boîte à rythme pour seule compagnie », peut-on lire dans les notes de pochette de la compilation fondatrice Techno! The New Dance Sound of Detroit (1988).
- Fin des 90’s : un blanc bec qui en a bien bavé est repéré par le producteur de rap Dr Dre et devient Eminem, avatar génial de la culture white trash américaine.

L’histoire musicale de Detroit réunirait de quoi ouvrir un musée sur plusieurs étages avec reconstitution de la caravane merdique où Iggy Pop a passé son enfance, projection de vidéo-clips des White Stripes (eux aussi de Detroit), exposition des tenues de scène d’Aretha Franklin (qui elle aussi a grandi à Detroit), une guitare de Bill Haley (lui aussi originaire de Detroit)... Mais l’heure n’est pas à ce genre de choses. D’ailleurs, il existe déjà un musée musical à Detroit, lequel est consacré aux années de prospérité, d’insouciance et de joie de vivre de la ville : les années Motown (contraction de « Motor Town »), compagnie de disques créée à la fin des années 50 par Berry Gordy. Redoutable homme d’affaires, ce dernier s’est imposé comme l’un des plus efficaces « développeurs de talents » de l’histoire de l’industrie musicale. Le musée aujourd’hui installé dans les premiers bureaux et studios de la machine à tubes de soul music met en avant la notion d’« artist personal management » élaborée par Berry Gordy. Diana Ross and the Supremes, The Temptations, Marvin Gaye, Stevie Wonder, Michael Jackson & the Jackson Five font partie des artistes lancés par Motown ou l'une de ses filiales. La visite du Motown Museum se termine dans le « Studio A », là où tous les artistes précités sont venus enregistrer. Le guide révèle alors ses talents d’entertainer en reconstituant des séances d’enregistrement avec des visiteurs sensés interpréter leur vedette préférée du catalogue Motown. Ça y est, j’ai trouvé l’endroit le plus vivant de Detroit, il s’agit d’un studio d’enregistrement reconverti en musée.


Rédigé par Stephane Malfettes le Vendredi 22 Avril 2011 à 06:19 | Commentaires (0)